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dimanche 14 mai 2017

AVEC VU PAS VU : À LA DÉCOUVERTE DU BOULEVARD CARABACEL.




Une conférence illustrée prépare les participants 
à la visite pédestre qui la suivra. 

Il y a quelque temps, je vous ai raconté la promenade sur le boulevard Dubouchage que nous a offerte Véronique Thuin-Chaudron, avec le soutien de l'association VU PAS VU. 

Nous avons renouvelé l'expérience, en découvrant cette semaine le boulevard Carabacel avec des yeux nouveaux, toujours grâce aux récits passionnants de cette conférencière si érudite. 

Avec son aimable autorisation, je vais en rendre compte ici – ou plutôt mettre l'accent sur ce qui m'a paru être remarquable, et je ne doute pas qu'elle pardonnera mes digressions d'auteur à l'imagination peu bridée. 

Tout d'abord, ce boulevard aujourd'hui si fréquenté par les voitures (mais bien moins pollué qu'il ne le fut dans les années 60, quand les camions l'empruntaient avec un bruit d'enfer) a été le deuxième boulevard public à être tracé dans Nice, le premier étant Dubouchage. Mais l'origine de son nom est mystérieuse, car d'une part c'est la seule voie de France à le porter, et d'autre part, on ne sait pas très bien à qui l'attribuer. Est-ce une allusion  à une  carrière (carrera), en raison d'un site rocheux voisin ? Véronique Thuin-Chaudron a bel et bien découvert la présence de la voie Julia Augusta à proximité. Ou bien est-ce une référence à un baron de Carabacel qui vécut à Nice entre 1784 et 1794 ? Les autorités piémontaises ont, de fait, créé deux titres de baron, l'un pour Cimiez, et l'autre pour Carabacel, ce qui atteste tout de même une existence physique. 

Ainsi, Pierre-Antoine Pauliani (nom mieux connu à Nice) fut-il nommé Baron de Carabacel et de Saint Charles. 

Un petit futé dans le groupe a émis l'hypothèse, séduisante pour un amateur de contes tel que moi, qu'en fait le lieu appartenait à son maître, le marquis de Carabas – mais on n'a jamais trouvé sur ce chemin la moindre paire de bottes qui puisse la confirmer. 


Quoi qu'il en soit, une fois ce boulevard construit et ouvert, en 1882, il devint le phare qui attire les têtes couronnées, en quête d'un lieu de villégiature, plutôt que de "Grand Tour". Leur motivation était souvent thérapeutique : on venait à Nice pour se soigner de la phtisie (tuberculose), dans des conditions de luxe et de de confort que prodiguaient alors les beaux et grands hôtels qui s'y construisaient. 

Une des exigences de l'époque était la qualité de l'eau. Celle de Cimiez était "gypseuse". Celle du Vallon Obscur qui alimentait le vallon de Carabacel ne l'était pas mais, de surcroît, riche en ozone. 
À quoi tient une réputation ! 

Le boulevard Carabacel, tout comme Dubouchage, fut conçu pour être un boulevard de ceinture, qui devait enserrer la ville au-delà des rues tortueuses (et insalubres) du Vieux Nice. Ces lieux constituaient "la première excursion extra-muros" de l'étranger nouvellement arrivé à Nice. Rappelons qu'auparavant c'était l'aspect rural du lieu qui attirait les hivernants. Se trouvait sur la colline une grande densité de bois d'oliviers... Mais très vite les paysages furent bouleversés, et les murs qui enserraient les domaines agricoles peu à peu détruits. 

Toutefois, la logique du  boulevard Carabacel change en 1884, avec l'ouverture du boulevard de Cimiez et la construction de beaux hôtels. Des platanes sont plantés, qui prospèrent vite. L'accent est également mis sur la présence de jardins avec un reculement de 30 mètres par rapport à la voie, au lieu des 7 mètres du boulevard Dubouchage, par exemple. La voie est royale... un peu moins du côté gauche en montant, où les immeubles de rapport sont aussi transformés en hôtels, mais de moindre rang.  

N'oublions pas non plus le boom que provoqua l'arrivée de la première ligne privée d'un tramway électrique, un tortillard à forme de pagode, qui desservait depuis la rue Hôtel des Postes... le zoo de la Comtesse de Lagrange.* Une excentrique, celle-là, et c'est ce qui est intéressant aussi, et surtout : c'était déjà le temps de tous les paradoxes. 

En effet, alors que la célèbre Katia, l'épouse morganatique d'Alexandre II (évoquée précédemment) vivait boulevard Dubouchage, les membres de la famille impériale s'installaient à un jet de pierre de là, sur le boulevard Carabacel. 
Certains de leurs rejetons y naquirent même, à la Villa Mayrargue – un bâtiment acheté par Dominique Durandy, avocat et écrivain, qui y tint un salon de lettres. 



Détail architectural appelé "clef pendante"

Ce bâtiment à l'architecture savante devint ensuite un hôtel, qui existe toujours au numéro 8 : l'hôtel Impérial. Il fut conçu par l'architecte Biasini, celui-là même qui construisit le Régina, et s'appela tout d'abord la Villa Ernestine – du nom de  Madame Veuve Ernestine Polonais. La fortune de sa famille s'était faite à Nice. La dame souhaitait posséder, non pas un immeuble de rapport, mais le luxe d'une villa aristocratique, à louer. Belle ambition. 

Pour en revenir à l'esprit des lieux et du temps, ce qui frappe c'est que Nice attirait le monde entier non seulement en raison de son climat et de ses charmes (toujours existants !) mais aussi pour la liberté de mœurs que la ville offrait. S'y côtoyaient le conformisme et son contraire. Prenons pour exemple le roi Charles de Wurtemberg qui choisit de s'installer dans les Villas Boutau, une grande propriété rurale résidentielle, avec son épouse Olga, la seconde fille de Nicolas 1er de Russie.  

Or le monsieur n'aimait pas les dames, et cette union n'était que formelle. Madame, musicienne, artiste, polyglotte et cultivée, collectionnait les pierres, plutôt que les amants. On le voit, avant même que la ville de Nice ne soit proclamée "gay-friendly", elle donnait la liberté à chacun de vivre selon ses désirs, et nul ne trouvait à y redire.

À présent ce lieu de villégiature royale et stérile a été remplacé par la fertile Chambre de Commerce et d'Industrie, achevée en 1923, et inaugurée en 1926. 



De nombreux autres immeubles sont dignes d'attention le long de ce boulevard, bien que plusieurs de ces hôtels prestigieux (l'hôtel Langham, l'hôtel Prince de Galles, l'hôtel Bristol ...) aient été transformés ou démolis, pour être parfois remplacés par des constructions à l'intérêt architectural douteux. 


Ce n'est pas le cas de l'hôtel Langham,
transformé en appartements. 

C'est un bâtiment en particulier que je souhaite citer pour clore ce billet. Il s'agit de celui qui fait l'angle avec le boulevard Dubouchage, au numéro 41 de celui-ci : la Villa Michel.  


Notons sa rare marquise carrée. 


Cet immeuble fut construit par Ernest Michel, dont le parcours personnel fut inhabituel. En effet, il employa sa fortune à faire deux fois le tour du monde. Et il écrivit deux livres pour en rendre compte... 
Appartenant à une famille proche de Don Bosco, catholique fervent, Ernest Michel finança aussi les bonnes œuvres de cette institution.  


exemplaire rare et donc précieux !


De passage en Terre Sainte, il fit envoyer à Nice un oranger afin qu'il fût planté dans le jardin de cet édifice. Et le voilà, toujours prospère, sans doute béni de tous les dieux.

 

Le bâtiment en question possédait un ascenseur hydraulique, bénéficiait d'une cour anglaise, et d'une loge de concierge dont l'entrée était bien séparée de celle des résidents. La plaque en cuivre qui en donne les noms (ici "floutés" par discrétion) est superbe.


... et puis, une fois encore, la porte s'est ouverte, et par la grâce de notre guide, nous avons pu pénétrer un instant dans le magnifique hall de l'immeuble, admirer le lustre et la volée d'escaliers... 




Bien d'autres édifices mériteraient d'être ainsi répertoriés et décrits. Véronique Thuin-Chaudron nous en a montré encore quelques-uns, telle la Villa Tyndaris, au numéro 12, dont l'architecte Joseph Tournaire fut lauréat du Grand Prix de Rome, pour ne citer que celle-là. Point trop n'en faut. 


Villa discrète et relativement sobre

Que ce billet éveille votre curiosité, vous donne envie de vous joindre à la prochaine balade, cette fois sur l'avenue Bieckert, à Cimiez – c'est là mon souhait le plus cher, car de tels moments sont précieux. 

Être ainsi enrichis, conserver le souvenir de ces détails si originaux, découverts grâce au fabuleux travail de recherche d'une passionnée, alimenter en soi le désir d'en savoir toujours davantage sur l'histoire de sa ville, sur les êtres humains qui l'ont façonnée, apprendre à regarder au-delà de l'évidence, voilà qui peut illuminer notre quotidien, et à peu de frais. 

Rendez-vous, si vous le souhaitez et si vous le pouvez, le samedi 10 juin à 9:30. Inscriptions et détails sur le site de VU PAS VU

À bientôt ? 


* Cliquez ici pour en savoir plus sur ce tram vous ne serez pas déçus du voyage ! 

Et bien entendu, mes remerciements les plus chaleureux vont à Véronique Thuin-Chaudron, qui partage son érudition avec tant de générosité et d'enthousiasme.  


5 commentaires:

  1. Je publie, avec son accord, le commentaire de Laurence James (co-auteure de "Nice, amère saison, dont on peut toujours lire ma chronique sur ce blog) :

    "À côté de ces immeubles remarquables on pourrait aussi rappeler le souvenir du funiculaire qui partait juste au bout du Bd Carabacel (au début de Désambrois) et transportait les voyageurs à Cimiez. Mes parents n'avaient pas de voiture et pendant mon enfance j'ai souvent pris ce funiculaire qui permettait de gagner rapidement les Arènes et les prairies qui menaient au Monastère. Il ne transportait qu'une dizaine de personnes à la fois mais il était populaire auprès des Niçois.
    Merci de faire revivre ces beaux immeubles. "

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  2. merci pour cette balade, à Véro et à Cathie qui transmet! Lu à NEW YORK...

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  3. il y a une petite inexactitude
    la Villa MICHEL et l'immeuble d'angle Dubouchage-Carabacel sont un seul et même immeuble et porte le n° 41 et non pas 35...
    non, Ernest MICHEL n'a pas vendu l'immeuble pour faire ses voyages (la majorité des appartements appartiennent encore à la famille Michel)
    oui, il y avait un magnifique ascenseur hydraulique avec deux banquettes face à face recouvertes de velours rouge où pouvaient s'asseoir quatre "passagers"...le système n'était pas très fiable car il s'arrêtait parfois entre deux étages et le guider alors jusqu'à un palier nécessitait un certain savoir-faire !
    cet immeuble a aussi une particularité, c'est d'être bâti sur des pilotis en bois imputrescibles à cause du sous-sol marécageux autrefois
    signé : une descendante d'Ernest Michel, devenue nantaise...

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    1. Merci, chère madame, de ces précisions si précieuses, et d'avoir pris la peine de les publier sur ce blog ! Je rectifie tout de suite l'erreur, due à ma maladroite prise de notes lors de la promenade en question, et sûrement pas à notre guide. Vos détails sur l'ascenseur sont fascinants aussi, donc merci pour tout cela.

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  4. ah oui, effectivement le magnifique ascenseur hydraulique de la Villa MICHEL (sise a 41 bd Carabacel et non au n°35) était remarquable avec ses banquettes de velours rouge... c'était toute une aventure : il s'arrêtait parfois entre deux étages et ce n'était pas simple de le ramener face à un palier pour faire descendre les passagers !
    mais Ernest MICHEL n'a pas vendu l'immeuble qui appartient encore en majorité à la famille MICHEL
    et le funiculaire aussi était exerçait une vraie fascination sur tous les enfants qui l'empruntaient ...

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